Barbouillot d'pain sec

  • Décembre 2002
  • Editions de l’Aviateur
  • 86 pages
  • Livre-cd du spectacle

Préface de Pierre Sansot

Avant-propos de Bernard Keryhuel

Dessins de Paul Pomiès

Chanson L’homme de Brive de Jean-Max Brua

En février 2000, je crée mon premier spectacle théâtral « Barbouillot d’pain sec ». Régulièrement, des spectateurs demandent si le texte est édité. Fasciné comme je le suis par la chose imprimée, je ne tarde pas à décider de la publication du livre. Mon ami Yannick Jaulin me conseille d’y joindre l’enregistrement public. Pour ce faire, nous organisons une soirée à Couëron, avec l’aide de François Allaert, directeur du théâtre Boris Vian.
Pierre Sansot, philosophe et séduisant jeune homme âgé, qui avait vu le spectacle à La Baule, m’avait dit tout le bien qu’il en pensait. J’ose lui demander d’écrire une préface. Il accepte et m’envoie rapidement une lettre… illisible ! Sa femme, habituée autant qu’amusée, me rassure et m’envoie le même texte tapé par ses soins à la machine.
Paul Pomiès, sur une suggestion de Saïd Mohamed, propose une belle livraison de dessins sensibles. Bernard Keryhuel, l’inventeur du Festival Chant’Appart, écrit un avant-propos fraternel. Pour la réalisation de ce livre, je collabore pour la première fois avec Philippe Micheau, le maître de Graphitti Création. C’est le début d’une longue histoire.

Extraits :

1. PREFACE :   Des gens de peu…      par Pierre SANSOT
Je n’aime pas les amuseurs professionnels. Il faut que le rire naisse des circonstances et de l’imprévu. J’éprouve quelque méfiance à l’égard des artistes qui, sur une scène, prétendent brosser un portrait, un métier, une condition et en faire saillir le ridicule. Ces prétendus avant-gardistes, dont le public est friand, usent souvent de procédés du siècle dernier.
Michel Boutet a dissipé par son spectacle mes préjugés. Car ce n’est pas un amuseur professionnel, l’émotion guette à chaque instant le rire. J’ai cru rencontrer le membre d’une espèce qui force mon estime : celle des gens de peu qu’il me donne à voir. Ces gens-là, dont j’ai parlé dans un livre, et dont je procède, m’étaient restitués non point par une habile copie mais transfigurés dans toute leur gloire, leur superbe.

Son héros chevauche des chimères, se laisse prendre au vertige d’un verbe délirant. Mais qui croirait que ces gens modestes ignorent l’excès et ne se grisent jamais de mots ! Qui oserait affirmer que leurs yeux exercés, leur langue taquine ignorent les malfaçons de la comédie sociale.

Il y a quelque chose de poignant dans cet exercice réussi, enlevé, parfois étourdissant de Michel Boutet. Ces gens-là sont à plaindre, nous sommes comme eux à plaindre. La misère, le malentendu, la trahison, la grisaille de la vie quotidienne, la mort les menacent comme elle nous menace. Ils sont assez forts pour résister et ne pas s’apitoyer sur leur sort. Ils sont grands parce qu’ils existent pour de bon et ne délèguent à personne le soin de mener leur vie.

Le spectacle terminé, nous avons tous quelque honte d’avoir quitté leur rang et nous nous conduirons avec moins de négligence à leur égard.
Michel Boutet a quitté la scène et regagné l’ombre. Comme il dispose pour son spectacle de moyens modestes, je songe à ce que j’ai pu écrire des gens de peu : « l’art du peu n’est pas peu de choses ».


2. Le vieux casquette (extraits)
A l’enterrement du Vieux Casquette, on a appris qu'en fait il s'appelait pas comme ça, mais qu’il s’appelait Bergeman, que ce Bergeman avait été commandant dans la marine. Qu'il avait commencé tout jeune, comme mousse, qu'il était devenu matelot, pilotin, second... Et qu'il avait doublé le Cap Horn sept fois dans sa vie !

"Le Cap Horn ? C'est y pas chez les Papous ?…"
"Non ! C'est bien plus loin que ça !"
"Tu sais où que c'est, chez les Papous, toi ?"
"Non !"
"Ben, pourquoi que tu dis que le Cap Horn, c'est plus loin que chez les Papous ?"
"J'ai idée que !"
"Vaudrait mieux demander au maître d'école. Il y était, lui, chez le notaire, quand ils ont ouvert le testament."
"Ben oui, mais comment veux-tu qu'on y demande ? Il vient jamais au bistrot !"

Le testament du Vieux Casquette, c'était ça : le Commandant Bergeman léguait sa maison aux enfants du village ! A charge à la commune d'entretenir cette maison avec une rente qu'il laissait pour ça.
Mais surtout dans cette maison, il léguait tous les souvenirs de sa vie de marin. Oh, il y en avait partout : des cartes de toutes les mers du monde, des livres, des atlas, des maquettes de bateau, des sextants, des compas, un globe, énorme, des portraits de marins par centaines dans des albums bien rangés.
Et puis ses cahiers !… Ses cahiers à lui ! Une pleine malle de souvenirs. Ça vous embarquait : Kribi ! Rotterdam ! Le Saint-Laurent ! Konakry ! Les Samoa !… Des histoires d'hommes en colère après l'océan, ou l'inverse. Des histoires à faire rêver. Ou à faire peur !… Des histoires de rien. Tout un monde.

"Tu parles d'un testament ! Pis en plus, il dit pas pourquoi qu'il parlait pas ! "
"Un marin, ça parle pas !"
"T'en connaît des marins, toi ?"
"Non !"
"Ben, pourquoi que tu dis qu'un marin, ça parle pas ?"
"J'ai idée que !"
"T'as toujours idée, toi !… Moi, j'ai idée que ça va être la pagaille, les drôles, dans cette maison."

Mais ça n'a pas été la pagaille ! Bien au contraire !
Le Commandant Bergeman avait laissé tellement de morceaux d'océans dans cette maison !… Les enfants du village se sont drôlement rapprochés de la mer…
Le Vieux Casquette aurait été content !…

Oh, pour autant, ils ne sont pas devenus de grands voyageurs… On n’a pas été nombreux à lire tous les cahiers ! (…)


3. Maryse Bouvier (extraits)
Maryse Bouvier ? La fille à Bouvier ?… Elle était comme moi, elle se méfiait des garçons.
Pourtant, c’était une belle fille. Très belle même… Elle se tenait souvent la tête un peu penchée, comme ça. Ça fait qu'avec ses cheveux, on voyait pas toujours bien ses yeux. Des grands yeux. Bleus, on aurait dit des fontaines…
A quinze ans, c’était déjà presque une femme. Avec une poitrine haute, pas fière, non, mais dressée, comme une envie. Quand elle marchait, on regardait ses jambes… longues… un vrai dimanche. Et le balancement de son dos : ça faisait comme une vague !…

Mais Maryse Bouvier, la fille à Bouvier, elle était comme moi, elle se méfiait des garçons. Elle jouait pas avec eux. Elle leur parlait pas souvent. Même les plus forts, ça avait pas l’air de l’intéresser. Ni ceux de l’équipe de foot, ni ceux du judo.

Un jour, y’a un petit qu’est tombé sur le gravier. Il s’est égratigné. Oh, pas grand-chose. Mais Maryse y est allé. Elle s’est penchée vers lui, comme ça, avec son sourire. Elle l’a aidé à se relever, puis elle l’a pris par la main pour l'emmener et lui laver les genoux au lavoir. Pour faire ça, elle était baissée, alors lui, bien sûr, il était bien placé pour voyager dans le décolleté de Maryse. Il s'était pas douté que ça pouvait être si beau, si rond, si simple. Il s’est dit que ça devait être chaud. Il s’est imaginé poser sa tête là, puis voir ce qui se passe… Il en était tout rose.
Maryse a cru qu’il avait des couleurs à cause des égratignures. Elle lui a fait une bise. Il est parti en courant.
Le lendemain dans la cour de l’école de garçons, les plus grands ont demandé au gamin de raconter le décolleté de Maryse. Comme il a pas voulu, il s’est pris une gifle. Mais personne était content.
C’était comme ça avec Maryse. Elle était belle. Ça rendait tout le monde un peu électrique.

Même une fois, il y a un jeune curé qui est venu au village pour animer un rassemblement. Maryse Bouvier s’est pas méfiée : c’était un curé tout de même ! Mais lui, il s’était pas méfié non plus sans doute… Et lui, les yeux de Maryse, les jambes de Maryse, les silences de Maryse, et puis sa voix très douce quand elle parlait, et cette manière de poser des questions que personne d’autre ne posait… Le jeune curé, il avait pas  de religion assez forte pour répondre à ça… En trois jours, il était plus le même. On aurait dit un noyé.
Une fin d’après-midi, il a entraîné Maryse.
Maryse, elle s’est pas méfiée : c’était un curé tout de même ! Y avait un bois tout près, le bois des chats perdus qu'on l'appelait, c’est là qu’il l’a emmenée. Dans les odeurs de buis, qui poussent comme des sauvages à cet endroit-là, il lui a parlé, oh, doucement. Il a pas fait un geste déplacé, non. Il a pas dit un mot qu’il aurait pas du dire, non. Il a manqué de respect à personne, ni à Maryse, ni au Bon Dieu. Il a seulement parlé de son cœur, là où ça le serrait.
En bas de son ventre, ça le serrait aussi, mais de ça, il a rien dit.
Maryse l’a écouté. Comme quelqu’un qui serait là rien que pour ça. Qu’aurait pas besoin de se rappeler.
Quand il a eu fini de dire, elle a fait comme avec le gamin. Elle a fait une bise au jeune curé, puis elle est partie sereinement. (…)

Partager