Le papillon épinglé

  • Mai 2007
  • Editions CREAI Pays de la Loire
  • 98 pages
Avant-propos de Joël Alliot & René Clouet
suivi de "Post-scriptum : je me souviens" par les Ecrivains de Passage
Peintures des Artistes des Aigues marines

Durant quinze ans, conjointement à mon travail de chanteur, j’ai exercé le métier d’animateur auprès d’adultes handicapés mentaux. Cela se passait dans la campagne nantaise, un lieu pour vivre, sept hectares, des poules nègres-soie, des moutons, un lama et le devoir d’inventer… Nous avons donc cultivé, marché, écrit, chanté.
A la croisée de mes deux métiers, j’ai été invité par René Clouet, directeur du CREAI Pays de la Loire en même temps que mon ami, à écrire et dire des textes lors de congrès rassemblant les professionnels du médico-social.
Il s’agissait bien sûr d’adopter un point de vue entre légèrement et franchement décalé, entre humour et tendresse. Il s’agissait, pour moi, de rendre un peu du beaucoup que j’ai appris sur l’intelligence pendant ces quinze ans.

Extraits :

1. Le papillon épinglé

Quand j’suis arrivé
J’avais comme une tête
De mauvaise nouvelle
Les yeux tout bridés,
Et je ne te dis rien
Pour c’qui est d’la cervelle

Mon père a songé :
«  C’t’un tremblement de terre !
Va falloir monter
Plus haut qu’ tout en haut
D’ l’échelle de Richter. »
Il s’est dit : «  Je rêve !
On va m’ réveiller… »
Mais il rêve toujours
D’un p’tit bout d’amour
Qu’est pas arrivé.
Faut pas y’en vouloir
D’avoir quelquefois
Un air de cauch’mar.

Ma mère, elle a fait :
« J’saurai pas y faire !
Quand on croit, faudrait
Ne croire qu’à l’enfer,
Et s’ méfier de ceux qui
Vendent du paradis. »
Puis elle a pleuré,
Jusqu’au p’tit matin
Devant l’feu éteint,
Pour vider la nuit
Epuiser le chagrin.
Alors faut comprendre
Si elle a parfois
Un visage de cendres.

Les voisins, pardi,
Qui sont des gentils
Juste un peu distraits
Mais quand même polis,
Ils ont dit comm’ ça :
« P’têt’ que ça passera ! »
Pis, en m’ regardant :
« Ça se voit pas tell’ment ! » (…)


2. Drôle de métier

Ce jour-là n’est pas un jour comme les autres. C’est un drôle de jour, pas drôle. C’est un jour qui a froid. J’accompagne Rémi, qui accompagne son père, jusqu’à sa dernière demeure, comme on dit… Rémi regarde ses mains et se met à compter.
« Ma mère est morte… Mon père est mort… »
Il regarde les deux doigts. Puis les autres doigts, perplexe. Les doigts ne comptent plus rien. Je me dis que c’est un drôle de jour et qu’on ne peut pas toujours compter sur ses doigts…
Rémi inspecte le fourgon. Connaisseur : « Dis donc, c’est pas mal comme fourgon ! » Il fait froid devant l’église. Les anciens d’AFN sont à l’heure. Les voisins aussi. La famille de Rouen… On me demande si Rémi a bien réagi. Qu’est-ce que je sais ? Si peu… J’accompagne. Je suis la petite musique qui accompagne Rémi…

Dernière demeure. Les anciens d’AFN abaissent les drapeaux. Je questionne Rémi :
- Ton père a fait la guerre d’Algérie ?...
- Oui, en Indochine ! (…)


3. Je me souviens

Je me souviens qu’il nous fallut du temps pour oser les mots.

Je me souviens des mots difficiles, des mots doux.

Je me souviens de Michel chantant « Les blés d’or » à la fin du repas, avant d’improviser sur le thème « Maman, elle est cassée par terre, par là, dans l’escalier, en haut de la figure ».

Je me souviens de Jean chantant « Alléluia », en se tapant sur le ventre.

Je me souviens d’Isabelle disant : « Mon papa, ça va beaucoup mieux : ses rayons sont guéris ! »

Je me souviens de Laurent me traitant de mongol.

Je me souviens d’Eugène s’inquiétant : « Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?... On verra ça demain ! »

Je me souviens que nous aimions cette phrase de Maurane : « La vie vaut d’être têtue. » Je me souviens que nous avons parlé de philosophie et du prix de vente au kilo de nos canards.

Je me souviens des chansons de Jonasz, de Souchon, des airs tziganes, des sambas de Vinicius de Moraes, du requiem de Fauré. Je me souviens des torrents de musique que nous avons déversés ici.

Je me souviens d’avoir, ici, beaucoup appris sur l’intelligence.

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