On allait voir la vieille avec mon frèr’ Lucas

A son troisième étage dans la rue des Guingois

On lui montait son pain charité à deux sous

Pendant c’ temps-là ma mère avait plus l’œil sur nous

Penser c’est du courage quand les ch’veux vir’nt au gris

Ell’ nous payait d’un’ page de sa philosophie

 

Il faudrait pas êtr’ vieux je dis ça sans colère

Mais la boutique du bon dieu s’en va de travers

J’pense en cachant tout ça au creux de la venelle

Qu’au beau  mitan du lit un homme m’a vue belle

J’aimais bien ça l’amour et puis avoir vingt ans

Mais quatre enfants plus loin il faut serrer les dents

 

Ell’ disait c’est pas l’ temps qui s’en va c’est bien nous

C’est trop tard pour pleurer quand on arrive au bout

C’est trop tard pour dir’ non quand la guerre est passée

On est p’têt’ des héros à pas vouloir y aller

Sur ces ch’mins pour null’ part qu’on arpentait d’ bon cœur

J’ai vu plus d’un soldat fusiller un rêveur

 

Un jour un peu plus bas elle a parlé des loups

Et de la bête immonde qui veut nous mettre au pas

C’est pas chez les voisins la vermine est chez nous

Il vous faudra toujours montrer la peur du doigt

C’est l’hiver qui s’en vient pour aller jusqu’au bout

Moi j’ai plus assez d’ forces et j’ai plus assez d’ bois

 

Si la vieille à présent a bu tous ses souv’nirs

Nous on a pris des ch’mins qui nous voient pas r’venir

Lucas vend sur la côte des rêves ou des voitures

Et moi j’ me noie souvent dans mes pag’s d’écriture

Les loups sont à nos portes on va ouvrir en grand

J’suis pas fier certains soirs d’avoir fait des enfants

 

 

Paroles et musique : Michel Boutet

CD "La cordillère des anges"

© Les Editions de l’Aviateur, 2004